Du « Aging » des Cigares…

« Aging » des cigares… réflexions

Les Origines

Je suis au regret de vous informer qu’à mon humble avis, l’idée de conserver longtemps et volontairement les cigares avant de les consommer est une « hérésie ».

Cette idée est née il y a une grosse dizaine d’années, lorsque les cigares cubains (uniquement) ont connu de très gros problèmes de qualité. Cette situation a été provoquée par le rachat de la Habanos par une grosse multinationale qui, à l’instar des grands châteaux du bordelais, a rapidement voulu amortir son investissement. Comme nous l’avons observé pour les grands vins, la stratégie habituelle est de doubler les prix. Malheureusement, pour les cigares, il y a une notion de “marché » ce qui rendait cette manoeuve impossible. Ainsi, plutôt que de doubler les prix, ils ont doublé la production. Le résultat a été une chute qualitative phénoménale car ils n’avaient pas les ressources nécessaires pour gérer cette augmentation. Sachez par exemple qu’un torcedor, avant d’être apte à rouler des cigares d’exportation, doit apprendre pendant au moins 3 ans et ce, pour les formats basiques (robusto, corona,…). Les ressources en tabacs,…etc.

La Naissance du Mensonge ?

Suite à cette situation que tout consommateur a pu remarquer en son temps, la presse, essentiellement française, a fait naître l’idée :”Les cubains n’ont plus le temps de faire le “aging” eux-même avant l’exportation, le client doit le faire lui-même ». Cela a permis au buralistes de vendre en sur-quantité des boites humidor afin de réaliser ce fameux « aging ». Les consommateurs se sont crus dans cette obligation. Avec le temps, tout un chacun a pu constater qu’un cigare mal roulé au départ, reste mal roulé à l’arrivée.

Le Côté Technique… Aging (élevage) confusion avec vieillissement

De cette situation est née la confusion entre le « aging » : laps de temps où le cigare est « élevé » avant sa « mise en boîte », et le vieillissement : laps de temps après que le cigare ait été mis en boîte. Pour les vins, la période avant et après la mise en bouteille.

Ces périodes apportent des effets différents, je vais vous les expliquer ci-après : Je comparerais plus volontiers les cigares aux champagnes. Ces derniers sont élaborés avec les vins de l’année et un pourcentage non négligeable de “vins de réserve” (issus des récoltes précédentes). Cet assemblage est nécessaire afin de conserver ce que l’on appelle dans le jargon le “gout maison”. Avec les cigares, c’est la même chose. Pour que votre “D4” conserve le même gout d’années en années, les tabacs qui sont sélectionnés pour les mélanges sont issus de plusieurs récoltes. Les assembleurs recherchent une constance de gout afin de ne pas décevoir le client qui a des attentes envers le produit – ce qui est bien logique ! Egalement, à l’instar des champagnes, l’équilibre recherché du départ ne va pas forcément se pérenniser avec le temps. Conserver des cigares est donc aussi aléatoire que de conserver des champagnes qui, dans la très grande majorité des cas, sont conçus pour être bus dans les 3 ans.

Conserver un cigare dans un humidor équivaut donc à conserver du vin en bouteille, le vieillir (ce n’est donc pas de l’élevage). L’effet recherché ne sera pas le même. Pourquoi ? C’est très simple, le aging, pour avoir une réelle influence, doit bénéficier de ce que l’on appelle « l’effet de masse », comme un vin dans un fût ou une cuve. Ainsi, pour cette étape, les cigares sont conservés dans des pièces où ils sont en ballots de 50 pièces, les uns à côté des autres et sur les autres. La quantité de cigares se doit d’être conséquente. A titre d’exemple, chez Carlos Fuente, le célèbre fabricant dominicain, les pièces consacrées au aging ne comptent jamais moins d’un million de cigares ! Grâce à cet effet de masse, les cigares se renforcent les uns les autres, développent leurs arômes et on peut dire qu’avec le temps, ils s’harmonisent. Un particulier avec un simple humidor est incapable de reproduire cet effet. Un vin en bouteille ne fait pas de « aging » (élevage), il vieillit, tout simplement. Pour un cigare, c’est la même chose.

Réfléxions et Faits Concrets

Il n’y a rien de mal à conserver des cigares, mais il faut cependant être conscient d’une seule et unique chose : “Avec le temps, les arômes vont se perdre, s’étioler.” En gros, il va s’arrondir car les tabacs vont perdre une partie de leur force. On peut cependant préférer des cigares plus souples et apprécier les cigares vieillis. Néanmoins, en tant que professionnel, je pars du principe qu’un produit de bouche aura d’autant plus de valeur que celui-ci aura pu emprisonner de molécules aromatiques. Ainsi, à mon sens, si on a moins d’arômes, on a perdu quelque chose et le produit a donc  “moins” d’intérêt.

Pour les vins, le vieillissement a un sens uniquement si cela profite au produit – c’est le cas pour les grands terroirs. Les cigares, conçus comme les champagnes, comme je l’ai expliqué précédemment, ne sont à mon avis pas prévus au départ pour cela.

Les cigares non cubains n’ont pas connu la problématique d’irrégularité. L’idée de “aging” n’a donc pas traversé l’atlantique… (encore que récemment…). Si cette pratique était si évidente, elle devrait être générale et plébiscitée par tous (?). De plus, moi qui suis né dans les cigares, et cela fait à présent plus de quarante ans, je n’ai jamais entendu cette idée avant une grosse dizaine d’années. Les quarante années précédentes, génération de mes parents, n’en ont pas non plus entendu parler. Si cela était si important et évident, je pense que cette pratique se serait installée depuis “toujours” comme référence – et ce n’est pas le cas.

La Part de Snobisme ?

Fumer un cigare qui a 5, 10, 20 ou 40 ans n’est-il pas un peu le moyen de dire à quelqu’un qu’on fume quelque chose qu’il n’a pas, et que, bien entendu, c’est « exclusif »…. Un mot dont on use et abuse beaucoup ces derniers temps. Un cigare, comme un vin, est et doit rester un produit de consommation. J’ai pu déguster des cigares qui avaient jusqu’à 60 ans et parmi ces nombreuses expériences, je ne garde que peu de souvenirs émouvants. Cela ne m’empêche pas de conserver certains cigares que je souhaite présenter dans quelques années comme “témoins” de ce Cuba faisait de mieux avant la chute du régime.

Quand Choisir de Conserver des Cigares ?

Je me doute bien que ce que je viens de vous expliquer peut vous désarçonner car étant en opposition avec une certaine presse ou « idée reçue » à la mode du moment. Je ne cherche pas à vous convaincre mais partage avec vous mon avis afin que vous puissiez également mûrir le vôtre. Car dans le monde du gout, la subjectivité est reine. Je serais bien maladroit de prétendre que ce que je vous ai expliqué est la seule et unique vérité.

Conserver un cigare vaut la peine si c’est votre préféré et que la fabrication va être arrêtée… peut-être un pays dispose d’un très beau lot de Partagas ou H. Upmann qui sont à votre goût et vous ne voulez pas laisser passer l’occasion de faire l’acquisition de quelques boites; c’est tout à votre honneur, chers Aficionados. Mais s’il vous plait, soyez épicuriens et profitez de ces précieux instant avec sérénité, n’en faites pas des trophées. Ils méritent mieux et vous aussi ! Fumer le cigare, c’est une philosophie, un art de vivre la vie et l’instant présent.

La Maison du Cigare

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